Plus jamais chat !

Mon dernier félin était mort d’épuisement au terme de sa vingtième année. Chouchou s’était endormie, comme s’endorment tous les chats, pour ne plus jamais s’éveiller.

Je l’avais tirée, absolument minuscule, des griffes d’une sorcière qui l’avait martyrisée tant et tant qu’elle en était devenue peureuse, mégère et peu sociable…

C’était une chatte grise, fort jolie, mais très névrosée. Elle ne supportait à peu près personne à part moi.
Elle avait cette curieuse habitude de manger les petits mots qu’on se laissait sur l’oreiller, ou sur la table, le matin en partant. De fait il lui restait souvent des petits bouts de papier mâché aux coins des lèvres. Au réveil, il fallait lui courir après dans toute la maison, l’attraper, se saisir du résidu de papier dans l’espoir d’y lire quelque chose encore, un mot, une lettre, un indice qui nous renseigne sur le contenu du message qu’elle avait avalé.
On lui pardonnait car c’était là sa seule fantaisie.

Par un beau jour de juillet, notre enfant, notre garçon, naquit. Chouchou considéra cet événement d’un très mauvais oeil. Et quand il eut un an et demi, trompant notre vigilance, elle s’approcha, la queue hérissée comme un plumeau à poussière, et le griffa avec sauvagerie. A l’oeil, précisément. Elle finit dès lors sa très longue vie, de la meilleure façon qui soit, à la campagne, chez une amie qui n’avait pas d’enfant.

Depuis, je ne voulais plus de chat. Je le disais, je le répétais, je l’assenais plus de fois que nécessaire : je ne voulais plus de chat. J’en avais compté une dizaine dans ma vie. J’évoquais au besoin le souvenir d’une époque où nous en avions hébergé jusque quatre dans un endroit minuscule. Trois mâles et une femelle. Parmi eux, Shimmy, un vilain chat au pelage curieux (noir dessus, gris dessous), un peu fourbe, très timide, et qui se terminait par une vilaine queue cassée en trois points, comme un cigare de Jacques Lacan. Vigou, un rejeton incestueux de Chouchou, intégralement noir, mangeait les éponges. Enfin, Tommy, un ravissant bicolore chaussé de tennis blanches, qui faisait ses besoins directement dans les toilettes. Mais il fallait tout de même tirer la chasse derrière lui.

Pas de chat. Plus de chat. Pas de chien. Pas de chien non plus. Ni chien. Ni chat. Aucun animal d’aucune sorte. Telle était ma litanie face aux assauts coalisés de mon enfant et de sa mère.

Après quelques années, cependant, rendu au bout de mes arguments — qui étaient minces je le reconnais —, nous transigeâmes pour des tortues.

Micha et Michel débarquèrent en fanfare, un jour, dans leur superbe aquarium.

Michel trépassa assez vite, occis par Micha, certainement, ou le contraire, je ne sais plus.
Micha, depuis son crime horrible, s’ennuyait tant que je décidai, avec le consentement de mon fils et de sa mère, de la transvaser dans un étang du bois de Vincennes, spécialement dédié à accueillir en ses eaux troubles les tortues de Floride en disgrâce, réputées prolifiques et très certainement cannibales.
Cela fut fait un jour d’hiver, un jour de grand froid. L’étang était gelé.
Nous déposâmes Micha ( Michel ? ) délicatement sur la glace. Nous attendîmes un long instant… Comme elle s’obstinait à rester cloîtrée en elle-même, au lieu de s’égailler sur la patinoire, et que j’avisais justement un trou dans la glace, là-bas, au milieu de l’étang, je la pris comme on prend un galet et la lançai du mieux que je pus en direction du trou d’eau. Elle fila en glissant et en tournoyant sur la glace pour s’immobiliser fort loin du but, obstinément recroquevillée en sa carapace.
Nous lui fîmes un dernier adieu, mon enfant et moi, et l’on s’en retourna en espérant que le soleil, qui semblait faire sa réapparition, finirait bien par rendre à l’étang son état liquide. Paul me demanda, inquiet, s’il arrivait qu’il gèle en Floride. Je répondis que je n’en savais rien.

Je vivais tranquille, à présent, sans aucun animal à la maison, et m’en portais fort bien.

Boubouche est arrivée sans crier gare, à pas de loup, comme un chat, avec ses yeux verts et sa robe rayée, son ventre roux et ses oreilles pointues.

Elle avait trois mois et avait été acquise à un prix exorbitant !

Malgré sa valeur marchande, ou peut-être à cause de cela, je la pris tout de suite prise en grippe.

Certes, elle n’était pas vilaine avec son museau triangulaire, ces pattes un peu courtes et son petit ventre jaune… Pour autant, je n’étais pas disposé à me laisser attendrir par ce tigre miniature. Qui plus est par un tigre miniature qu’on m’avait fait dans le dos.

Cela fut dit, asséné, répété, ce serait elle ou moi. On me supplia, on me pria, on me fit des promesses insensées, mais je ne cédai point et préparai mes valises…

 

C’est dans la stricte intimité, absolue, restreinte et exclusive de nos présences réciproques, qu’en bonne conscience, et sans me dédire aux yeux de ma propre famille, je m’autorise parfois à lui offrir les câlins furtifs que de bon droit elle me réclame.

C’est dans ce secret absolu que nous nous adonnons, Boubouche et moi, à notre sport favori : le rugby. Je lui lance des petites gommes ovales de toutes les couleurs, que j’achète chez un libraire très spécialisé, et qui ont cette particularité de rebondir de façon imprévisible.
Boubouche, poussant un petit cri, s’élance à leur poursuite et me les rapporte dans sa petite gueule pour les déposer à mes pieds afin que je les lui lance à nouveau. Ce petit jeu dure aussi longtemps qu’elle n’est pas hors d’haleine. Boubouche est mon premier chat chien. Nos jeux, hélas, tournent court au premier bruit de clef dans la serrure. Je me jette alors sur le canapé pour masquer mon embarras derrière un journal déplié. Et tandis que Boubouche, assise sur le tapis, me regarde sans comprendre, remuant la queue, voulant jouer encore et encore, mon pied s’avance, à tâtons, pour dissimuler aux regards de celui qui vient d’entrer les deux ou trois gommes qui attendent sur le parquet.

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