Mon logis

Il est peu de chose dans ma vie qui me comble à ce point et que je ne puisse partager. Non que je ne veuille pas le faire ; car de toute évidence partager doublerait mon plaisir ; mais il se trouve que nul autour de moi ne peut ou ne veut comprendre la jouissance que je tire de ce pêché mignon.

De quoi s’agit-il ?

J’ai peine à l’avouer tant cela peut paraître ridicule à certains : je lis les petites annonces. Les petites annonces… immobilières.

 Si j’avais encore quelque pécule ou héritage en vue qui puisse justifier ma démarche, cet aveu, j’en suis sûr, serait moins douloureux.

Hélas, c’est à peine si je puis régler mon loyer.

Je ne me leurre pas. Je sais que ma démarche est vaine. Que j’ai l’esprit dérangé. Malgré cela je ne peux m’empêcher d’éplucher chaque jour la presse spécialisée en quête de la maison idéale, de ce havre enchanté que je ne pourrai jamais m’offrir.

J’en repère souvent une ou deux, parfois trois, qui semblent assez proches de mes désirs et je décroche mon téléphone :

– Allô, bonjour madame, je vous appelle au sujet de la petite annonce  parue dans le journal ce matin…

La voix au bout du fil est agréable, souvent bienveillante ; elle s’enquiert de mes désirs avec  un empressement, une attention que d’ordinaire mes proches ne m’accordent pas.

Le jour dit, je suis là, impatient.

Sur la porte vitrée de l’agence se reflète le sourire étrange que fait naître en moi cette activité maladive.

Il s’agit, aujourd’hui, d’une ferme, avec dépendances, bergerie, grange, petite écurie ; un vaste grenier aménageable ; terrain clos arboré. 6 000 mètre carré. Nombreuses possibilités, site exceptionnel ; le vendeur en demande 460.000 Euros ; c’est un peu cher, mais bon…

Dans la voiture qui nous mène vers cet éden, la discussion tourne très vite autour de ce que je pense être la maison idéale. Dès lors, je deviens intarissable. La femme de l’agence m’écoute, me sourit, opine à mes moindres désirs. Répondant avec une éloquence qui ne m’est pas familière, je profite de ce qu’elle regarde la route pour la toiser d’un regard non dénué de malice.

Elle conduit vite. Elle conduit bien. Elle déboîte avec assurance. Elle rétrograde. Elle double des tracteurs. Son petit tailleur bleu marine lui va  bien. La frange nacrée de son jupon dépasse. Je détourne la tête et dis la première chose qui me vient à l’esprit.

– La campagne est belle en cette saison !

– Tout à fait ! Et si le printemps dit vrai nous aurons droit à un superbe été ! Vous verrez, cher monsieur, c’est une très bonne affaire, (je suppose, à cet instant, qu’elle parle de la maison), je parle de la maison, bien entendu, on vient tout juste de la rentrer… oh ! il y a quoi… quelques jours ! Personne ne l’a vue. Je vous en réserve la primeur.

Pourquoi devrais-je renoncer au bonheur d’être si bien traité ! Il est fort probable que je suis fou. Elle m’accorde la primeur. A moi ? Moi, à qui personne d’ordinaire n’accorde la moindre primeur. Sur quoi que ce soit. Jamais.

Je note qu’à son doigt l’éclat d’une alliance. Nous vivrons  un amour clandestin. La voiture s’engage sur un chemin bourbeux.

Nous voici dans les lieux. C’est un endroit superbe. Une vaste prairie dévale en pente douce jusqu’à une rivière dont le cours lent et calme est bordé de grands saules qui frémissent dans le vent.Je dis saules mais je n’en sais rien. Peut-être  sont-ce des micocouliers ? Sait-on jamais avec la nature ? Je m’interroge à haute voix : Oh ! mais n’est-ce point un cheval qu’on aperçoit au loin, qui broutille  ?

– Celui de la voisine ! confirme la femme à mes côtés, mais il ne fait pas parti du lot !

Nous rions.

La jolie bête se précipite vers nous de son trot léger et gracieux. Un gros museau chaud et humide passe la clôture et vient brouter un bouton de mon manteau. Je ris de bon coeur.

– Holà ! Tout doux ! Il a faim !

Je suis heureux. La dame aussi.

– Tout cela n’est rien encore, vous n’avez pas vu le shmoll !

Elle m’invite à la suivre.

Le shmoll, ce doit être la maison. J’aperçois une grosse bâtisse, là-haut, qui domine le vallon. Autour de nous, tandis que marchons, la campagne ondule, s’égaye, saute, bondit de place en place. Une campagne de livre d’enfant, vaste et sereine, proche et lointaine ; si belle, si belle, que l’on a envie de crier ! Et ce ciel si bleu… ! Et cette herbe si verte… !

Le cheval nous suit tandis que nous longeons la clôture en direction du shmoll.

La silhouette de la femme de l’agence me précède, navigue, ondoie, comme la campagne alentour. Les bras en croix, elle évite les flaques d’eau. Elle ne veut pas salir ses chaussures. Je devrais l’aider. Lui tenir le bras. Je suis timide.

Le shmoll est bien. Très bien. C’est un gros bâtiment en L avec une rangée de fenêtres à volets verts qui donnent sur une cour pavée où picorent, et je m’en étonne, des sortes de gros canards blancs, avec un bec jaune et un long cou.

– Des oies, cher Monsieur !

Elle me tire la langue. Puis elle s’éloigne à cloche-pied, comme pour m’inviter à jouer à la marelle. Puis, à quelques mètres de moi, les jambes écartées, elle me désigne du bras l’habitation principale.

– La toiture a été refaite ! Là-bas, c’est la grange !

Elle repart à cloche-pied. Elle est marrante.

– Tout ça est très très bien, dis-je, mais… l’intérieur ?

Elle me prend aussitôt par la main et m’entraîne vers la porte d’entrée.

– On me suit, joli monsieur !

Elle frappe au carreau. Je m’inquiète : « nous ne sommes pas seuls ?

Elle pose un doigt sur ma bouche, puis murmure à mon oreille.

– Des locataires… Leur bail s’arrête en juin.

Une jeune paysanne se tient dans l’ouverture de la porte. Elle est vêtue d’une combinaison à fleurs.Sa chevelure est en grand désordre. Elle porte des chaussons.

– Bonjour, madame ! Ce monsieur voudrait voir votre intérieur. Vous permettez ?

Mon accompagnatrice s’engouffre dans la cuisine. Je reste sur le seuil. Je n’ose pas. J’ai peur de salir.

– Mes chaussures sont semelées de boue !

La paysanne s’efface sans dire un mot. J’aperçois, par l’ouverture de la porte, dans ma future cuisine, la femme de ma vie qui se chauffe le dos près du poêle.

-Entrez, voyons ! Ne soyez pas timide !

A suivre…

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